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Décembre 1971. Photo d’Anne-Marie Hyvernaud-Rabret, son épouse. Droits réservés.

Jean-Paul Rabret (1967 L SC) a rédigé ces souvenirs à l’automne 2019 en réponse à des questions sur Mai 1968 à l’ENS de Saint-Cloud posées à des anciens élèves par Michel Jamet (1967 L SC). Ce dernier rédigeait alors son témoignage personnel pour « Mémoires des ENS ». Ces courriers sont publiés à titre posthume avec l’autorisation de Michel Jamet et d’Anne-Marie Hyvernaud-Rabret.

Christine de Buzon (1971 L FT)

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J.-P. Rabret à Michel Jamet, 11 octobre 2019

J’ai en effet préparé le concours au lycée Henri-IV en 1965-1966 (admissible, échec à l’oral pour deux places) et en 1966-1967. Nous nous sommes peut-être côtoyés en classe préparatoire, je ne m’en souviens plus. J’avais du mal à communiquer à l’époque, et je ne comprenais pas grand-chose aux querelles internes de l’UEC : italiens, chinois, révisionnistes, comment s’y retrouver ? J’admirais l’URSS et regrettais le conflit ouvert entre celle-ci et la Chine…

Quand je suis arrivé à l’ENS de Saint-Cloud, j’ai eu l’impression qu’une vie politique intense agitait en permanence la résidence. Journaux muraux manuscrits, prises de paroles au réfectoire, vente de L’Huma au petit-déjeuner, appels impromptus à venir s’opposer à une action de l’extrême-droite aux portes du lycée de Saint-Cloud, etc., etc. J’étais déjà inscrit au PCF, et j’avais milité à la JC dans ma ville mais je me retrouvais vivre en internat, chose que j’ignorais totalement. Or le Parti m’offrait le moyen de m’intégrer facilement et immédiatement à la vie de l’École. J’avais l’impression de me trouver subitement à la pointe des controverses idéologiques les plus pointues (Louis Althusser ? Roger Garaudy ? Paul Ricoeur ? Les structuralistes ?) et d’être initié à toute vitesse à ces arcanes. C’était très valorisant. Et les sollicitations étaient continuelles. Pour compenser notre position pas vraiment hégémonique, nous devions être actifs dans plusieurs structures : le Parti, l’UEC, le SNES, l’UNEF, le Comité pour la victoire du peuple vietnamien.

Les élèves de l’UJC(m-l)[1] étaient tout aussi actifs que nous, peut-être un peu moins nombreux, mais je n’en suis pas sûr. Je pense souvent à cette année 68, et j’essaie de me rappeler les noms et les visages : Jean-Claude Zancarini (1967 L), Pierre Hérin (1964 L), Gérard Raffaëlli[2] (1966 L), Yves Paccalet (1965 L), semblaient les plus déterminés des maoïstes. Nous nous attendions à être physiquement agressés par eux, mais cela ne s’est jamais produit.

Je cothurnais avec Patrick Thierry (1967 L), philosophe PCF enragé, qui a viré maoïste l’année suivante. Il est aujourd’hui spécialiste de la philosophie anglaise du XVIIIe siècle. Dans la chambre voisine, Gilles Masure (1967 L), philosophe qui a milité au PCF toute sa vie à Creil (il est mort il y a quelques années). Tous les deux étaient très proches d’Henri Peña-Ruiz (1966 L). Ces trois-là allaient régulièrement suivre les cours de Paul Ricœur à Nanterre et se moquaient de cet humaniste qu’en bons althussériens ils méprisaient ouvertement.

J’étais aussi assez lié avec des anglicistes, en particulier Jean-Claude Dupas (1967 L), qui m’a beaucoup aidé en deuxième année, quand nous avons dû aller faire le séjour en Angleterre. Pas assez autonome, j’étais incapable d’organiser moi-même mon séjour - et Dupas m’a proposé de venir dans la ville où il avait trouvé un poste de lecteur dans un lycée. Il m’a bien « materné » à Leeds où nous avons fréquenté une cellule du PC anglais, des gens très intéressants appartenant à toutes les couches de la société.

Le secrétaire de la cellule était Jean Normandin (1965 S), un fils de paysan charentais, physicien, qui militait comme un fou, qui était au comité de section de Saint-Cloud et qui avait une responsabilité nationale au SNES (catégorie élèves-professeurs ?) ainsi qu’une responsabilité à la direction de l’UEC.

J’interromps ici ce témoignage, car d’autres occupations m’appellent. Réponds très brièvement pour me dire si ce genre d’informations peut t’intéresser, et si je peux continuer à écrire mes souvenirs de 1968 à Saint-Cloud. Bien amicalement, Jean-Paul Rabret

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J.-P. Rabret à Michel Jamet, le 23 octobre 2019

La cellule Paul Éluard.

Ce qui m’a étonné, en arrivant, et qui m’a réjoui, c’est que des assistants participaient plus ou moins activement à la vie de la cellule. J’ai vu très souvent aux réunions de cellule Jean Goldzink (1957 L), Michel Verdaguer (assistant de physique), Jerry Pocztar (1958 L).

Nous étions ainsi dans une relation avec nos enseignants qui était une relation d’égalité et de camaraderie. En septembre 68, retrouver Goldzink à la Fête de l’Huma, pour moi c’était flatteur et cela augurait de l’avènement proche d’une société à la fois égalitaire et détendue (socialisme cool, dirait-on aujourd’hui). D’autres enseignants étaient communistes encartés et ne s’en cachaient pas, comme Pierre Barbéris (1946 L), ou Gilbert Moget (1946 L), ou je crois Jean-Toussaint Desanti (ENS-PSL, 1935 l), mais ne venaient jamais à la cellule, et peut-être n’étaient pas militants ailleurs non plus. On peut difficilement être enseignant, mener des recherches personnelles, et militer ! Parmi les enseignants de lettres, nous savions que Maurice Tournier (1953 L) était catholique de gauche, Georges Lemoine (1956 L) socialiste, Henri Louette (1959 L) sympathisant communiste (?).

 

Tu demandes si nous allions à Nanterre.

Pour ma part, je n’y suis presque pas allé. Comme Goldzink nous conseillait de nous organiser pour y aller à tour de rôle pour savoir dans quel esprit les professeurs et les assistants organisaient leurs cours, j’y suis allé deux ou trois fois avec Jean Renaud[3] (1967 L) au début du printemps. Mais nous n’avons pas eu le temps de nouer des relations avec des étudiants de la fac. Mai est arrivé trop vite. Après le début des événements, j’y suis retourné une fois ou deux pour sentir l’atmosphère politique. Nous avons pris contact avec l’UEC de Nanterre (Catherine Gaut et la fille du maire de Gennevilliers, j’ai oublié son nom) et nous sommes allés un soir, Normandin et moi et peut-être Patrick Thierry (1967 L), à un meeting du 22 mars pour voir. Nous avons été immédiatement repérés comme des infiltrés staliniens et menacés. Daniel Cohn-Bendit est intervenu pour s’opposer à ce qu’on nous moleste, et nous avons dû partir.

 

Pendant le mois de mai, ce qui m’a étonné c’est la rapidité (au moins apparente) avec laquelle les étudiants de Saint-Cloud se sont politisés. En une semaine (la semaine du 6 au 10 mai) des gens qui s’affichaient auparavant apolitiques ou sympathisants de telle ou telle cause (en particulier la cause vietnamienne) se sont solidarisés des étudiants qui défilaient chaque soir dans Paris pour obtenir la réouverture de la Sorbonne. Le 8 mai, nous autres avons eu le mot d’ordre de la direction de l’UEC de participer à ces manifestations. 

A suivre…

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J.-P. Rabret à Michel Jamet, le 22 novembre 2019

Je ne sais pas où tu en es de ton projet. Je t’envoie une nouvelle bordée de souvenirs, mais tu n’en as peut-être plus besoin. Si c’est le cas, dis-le-moi. 

Tu demandais dans ton questionnaire ce qu’il en était de la vie culturelle à la résidence. Il faudrait parler du Co. Cul. [comité culturel] mais je n’ai pas grand-chose à en dire car je n’y ai pas participé. Je me souviens que celui qui s’en occupait, c’était Alain Le Pichon[4] (1964 L), qui était tala. Il y avait peut-être des projections de films dans la grande salle et des conférences données par des gens en vue. Je me rappelle seulement la venue de Salvador Dali, avec moustache vibratile et trois belles femmes à la tenue tapageuse. De quoi a-t-il parlé ? Il ne m’en est rien resté ! Mais il y avait pas mal de monde à ces soirées du comité culturel.

Cette année-là, à la résidence, il me semble qu’on s’intéressait beaucoup à la musique. Beaucoup d’élèves consacraient leurs premiers salaires à s’équiper de récepteurs radio et électrophones stéréo. La stéréophonie commençait, et la modulation de fréquence. Les amateurs de musique savante étaient aussi nombreux que les amateurs de pop music… Jean-Pierre Derrien (1966 L), qui plus tard a fait carrière à France Musique, essayait de faire des adeptes à la musique contemporaine. Les anglicistes que je fréquentais beaucoup (Dupas, Jean-Marie Houriez (1967 L), Pierre Jacquet (1967 L), Serge Simonetti (1967 L), Jean Boutin (1966 L)) étaient fans des Beatles et passaient Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band à longueur de journée. En mai, nous avons beaucoup écouté Colette Magny, Joan Baez, Boris Vian…

Quelques élèves participaient aux activités de L’Aquarium, la troupe de théâtre des ENS.

Je n’ai pas connu Pierre Bergounioux (1969 L) d’une promotion suivante, et je n’ai résidé à l’École qu’une seule année (1967-1968). Je l’ai croisé fin 1969 quand le ministère a supprimé la quatrième année et que des réunions se sont tenues pour essayer de sauver cet acquis. Mais j’ai suivi son parcours à distance, car mon ami Jacques Vassevière (1967 L) le voyait de temps en temps et me parlait de lui. J’ai évidemment lu plusieurs de ses livres et j’ai une grande estime pour son œuvre. J’ai particulièrement aimé Miette car cette femme venue tout droit du XIXe siècle a des traits communs avec ma propre arrière-grand-mère morte en 1969. J’ai croisé Pierre Bergounioux à deux ou trois reprises dans des manifestations syndicales et nous avons échangé quelques mots.

Mais il ne faudrait pas croire que tous les élèves de Saint-Cloud étaient des contestataires ou des révolutionnaires. Il y avait un groupe de catholiques, et il y avait des élèves qui professaient des idées conservatrices. En lettres modernes, nous avions Jean-Baptiste Carpentier[5] (1967 L) et Guy Fressange (1967 L) qui étaient dans ce cas. Beaucoup de ces élèves sont rentrés chez eux au mois de mai, dès qu’il a été évident que les examens ne seraient pas passés et que, de toute façon, nos professeurs et assistants ne faisaient plus cours. 

Je pense qu’il n’est pas utile pour l’instant de te donner des détails sur la période des mois de mai et juin, mais si cela t’intéresse je peux y revenir. Je m’arrête ici pour aujourd’hui. Dis-moi si tu as encore besoin de matériaux. J’espère bien lire un jour tes propres souvenirs de l’École.

Toutes mes amitiés, Jean-Paul Rabret

 

Cinquante ans après Mai 1968, Michel Jamet (1967 L SC) a publié ses deux témoignages personnels dans le Bulletin et la rubrique en ligne « Mémoires des ENS » https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/une-ens-en-effervescence-saint-clouden-mai-68 et

https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/apres-mai-1968.

Il a suscité les témoignages de Jean-François Pétillot (Serge Niemetz 1967 L SC) : https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/considerations-sur-mai-68-a-l-ens-de-saint-cloud,

et de Roland Charrière (1967 L SC) : https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/mai-68-vu-par-un-germaniste-a-l-ens-de-saint-cloud

Trois autres textes évoquent Mai 1968 : ceux de Pierre Dargelos (1967  SC) :
 https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/saint-cloud-une-ecole-mythique,

de Jean-François Margat (1967 L SC) : 
 https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/jusqu-a-saint-cloud-1967-et-au-dela.

Le texte de Mireille Polvé (1968 S FT) a été sollicité par le service des archives municipales de Fontenay-aux-Roses et il est illustré de photos d’affiches de 1968 :

 https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/mireille-polve-entrer-a-fontenay-en-1968

Mai 68 est évoqué dans d’autres témoignages féminins de « Mémoires des ENS »notamment Maïté Bouyssy, Denise Pumain et Anne-Marie Sohn qui publie une photo de la manifestation parisienne du 13 mai 1968 sous la bannière des ENS de Fontenay-aux-Roses et de Saint-Cloud : https://alumni.ens-lyon.fr/fr/page/souvenirs-d-une-fontenaisienne-de-la-promotion-196 

Ce texte a été publié dans le Bulletin de l'association des élèves et anciens élèves des Écoles normales supérieures de Lyon, Fontenay-aux-Roses et Saint-Cloudn°2, décembre 2025,


Notes

[1] L’Union des jeunesses communistes (marxistes-léninistes), ou UJC(m-l), issue de l’Union des étudiants communistes (UEC), a existé du 10 décembre 1966 au 12 juin 1968, date des dissolutions signées de Charles de Gaulle, alors président de la République. (Toutes les notes sont des notes des éditrices).

[2] Voir sa contribution à l’hommage à Jean-Louis Biget dans « Mémoires des ENS », 2e série : https://alumni.ens-lyon.fr/medias/editor/oneshot-images/10132472456383c9d6374ab.pdf

[3] Voir l’hommage de Jean Renaud à Jean-Paul Rabret, Bulletin 2025-1, p. 102.

[4] Ses carrières successives sont retracées dans « Alain Le Pichon, 1944-2020 » par Christopher Munn et May Holdsworth, Journal of the Royal Asiatic Society Hong Kong Branch, vol. 61 (2021), p. 274-277. En ligne : JSTOR (https://www.jstor.org/stable/10.2307/27095454). Son œuvre : https://www.idref.fr/030637562.

[5] Docteur d’État, Paris IV, 1981 (L'image politique, éléments d'une rhétorique de l'affiche électorale). Ancien recteur. Biographie : https://www.letudiant.fr/educpros/personnalites/carpentier-jean-baptiste-112.html